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Des citoyens de Nantes ont lancé « Ose le dire ! », un concours d’éloquence à destination des jeunes de tous horizons.

Nantes (Loire-Atlantique)

De notre correspondante régionale

Plus que quelques heures avant la finale. Demain, samedi 13 octobre, le jury devra décider qui d’Ève, de Daphné, d’Aurélien ou de Dominik remportera le concours d’éloquence « Ose le dire ! ». Lancé par des habitants de Nantes-Nord, soucieux de redorer l’image de leur quartier, il s’adresse aux jeunes de 15 à 30 ans, quels que soient leur parcours, leur origine sociale ou géographique. « Ce n’est pas parce que nous vivons dans un quartier populaire qu’on ne peut pas lancer des projets nobles et ambitieux », commente Julien Pannetier, membre du conseil citoyen de Nantes-Nord et professeur de théâtre. Les six autres candidats ayant échoué en quart de finale seront présents dans les tribunes de la faculté de sport de l’université de Nantes pour encourager les finalistes. Car ce que les organisateurs n’avaient pas soupçonné, c’est l’extrême cohésion du groupe de candidats qui auraient eu peu de chances de se connaître autrement.

« Dans mon école d’ingénieurs, on est souvent entre nous, confirme Dayvis, 22 ans, en deuxième année à l’IMT Atlantique de Nantes (ex-École des mines). Faire ce concours m’a permis de me réouvrir. » Lui qui a grandi dans un quartier populaire de Nice (Alpes-Maritimes) doit sa réussite à ses parents, qui n’ont jamais cessé de l’encourager. « En seconde, quand j’ai dit que j’étais intéressé par l’ingénierie, on m’a suggéré de faire un bac technologique, confie ce fils d’un ouvrier et d’une aide-soignante.Mais j’ai fait un bac S, puis une prépa, comme les meilleurs élèves. » Ne pas s’imposer de barrières et oser s’exprimer face à tous : pour Daphné, 21 ans, participer à ce concours d’éloquence relevait d’un défi personnel. « Je suis malvoyante depuis toute petite et j’ai déjoué tous les pronostics, raconte celle qui fait partie des finalistes. On pensait que je n’irais jamais dans une école ordinaire et aujourd’hui, je suis en master de science politique à l’université de Nantes. »

Pour Aurélien, comédien de 24 ans, tenter l’aventure coulait de source. « J’ai un diplôme dans la restauration, mais mon rêve, c’est de monter mon spectacle de stand-up, lance-t-il de sa voix claire et assurée, qui lui a valu une place en finale. Ce qui me plaît dans ce concours, c’est que personne ne se ressemble. Ce sont nos différences qui nous portent et font notre force. »

Tous ont bénéficié de trois soirées de formation pour apprendre à maîtriser leur voix, leur posture et leur argumentation. Avec le comédien Philippe Le Coq, lui aussi membre du conseil citoyen de Nantes-Nord, ils ont enchaîné les exercices de théâtre pour apprendre à mieux occuper l’espace et prendre confiance en eux. « Quittez le moins possible les yeux du jury, conseille-t-il au groupe, qui s’est rapidement pris au jeu. Pensez aussi à bien respirer pour ne pas vous retrouver en apnée. Et pensez à boire cinq minutes avant de commencer ! »

Un autre soir, l’avocate nantaise Anne Bouillon est venue les aider à peaufiner leur argumentaire pour mieux convaincre leurs interlocuteurs. Rappelant que l’éloquence n’est autre que « la rencontre du fond et de la forme », elle a encouragé les candidats à articuler leur raisonnement avec leur histoire personnelle. « Ce qui fait qu’une plaidoirie est belle, c’est quand on parvient à emporter l’adhésion en provoquant une émotion », estime-t-elle. Le dernier soir, Julien Pannetier a quant à lui invité les candidats à donner davantage de poids et de valeur à leurs propos, en osant se mettre à nu. « Dans la vie, certaines personnes peuvent se cacher derrière un bavardage. Là, on souhaite que les mots soient le reflet de l’âme. »

Parler de soi, prendre le jury ou le public à témoin, faire partager son indignation ou son enthousiasme, autant de précieux conseils que les candidats ont suivi, le 29 septembre dernier, lors des quarts de finale du concours, organisés au collège Stendhal, situé à Nantes-Nord. « C’est mon ancien collège », sourit Khaled, 20 ans, ravi de « faire connaître (son)quartier sous de meilleurs aspects ». Étudiant en droit des affaires à l’université de Nantes, il n’en est pas à son premier concours d’éloquence. « L’association de la fac de droit en fait régulièrement, indique-t-il. Mais sur des questions juridiques. Là, les thématiques sont plus philosophiques et surtout ouvertes à tous. »

Sur le fond, les candidats ont effectivement eu matière à réfléchir : « Quelle sera la prochaine révolution ? », « Faut-il cacher ses trésors ? », « Faut-il vivre ou exister ? »… Mais tous sont parvenus à articuler leur pensée avec leur expérience personnelle. À l’image d’Ève, ancienne étudiante en psychologie, qui s’oriente vers la criminologie. Par son écriture ciselée, toute en finesse, agrémentée de gestes francs, elle a suscité l’adhésion du jury en parvenant à entremêler des faits d’actualité (l’évasion fiscale) avec son histoire personnelle (le divorce de ses parents).

Derrière chaque histoire personnelle se dessinent ainsi des préoccupations communes, comme la préservation des ressources naturelles, l’attention aux autres, la tyrannie de l’apparence ou l’accueil des réfugiés. « Sur ce sujet, j’en appelle à une révolution humaniste », lance Elie, 20 ans, qui a quitté sa Normandie natale et l’exploitation agricole de ses parents pour étudier en école d’ingénieurs. « Pour une fois, on nous offre la possibilité de nous exprimer et on donne de la valeur à nos propos », salue Dominik, 17 ans, lycéen en terminale S, dont l’aisance et la culture générale ont impressionné le jury. « J’ai été épaté par la diversité des timbres, des élocutions et des personnalités », témoigne le juré Thierry Piel, professeur d’histoire à l’université de Nantes, qui captive ses étudiants avec ses cours appris par cœur. « Dans un monde où la parole est encore une arme pour s’en sortir, on ne peut que les encourager. »

Ève repart plus forte de cette expérience : « L’éloquence peut servir dans la vie de tous les jours, y compris pour négocier son salaire. » Même satisfaction pour Daphné, qui a surmonté avec brio son handicap visuel. Ses larmes, au moment de l’annonce des résultats du quart de finale, comme l’émotion de ses concurrents en disent long sur la force de cette aventure collective.

Florence Pagneux

Le Mur

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