Loading...
fr


L’édition 2021 de Miss France restera comme une nouvelle démonstration de ce que les réseaux sociaux peuvent produire de pire. Le 19 décembre dernier, April Benayoum, lauréate de Miss Provence, a été victime d’un déferlement de haine antisémite sur Twitter à la suite de l’évocation de l’origine israélienne de son père. Comme elle, près de 40 % des moins de 50 ans auraient été victimes de harcèlement et d’attaques sur Internet en 2019, selon la plateforme d’études Statista. « Ce sont des insultes inacceptables permises par des plateformes qui poussent à l’irresponsabilité », accuse le président de la Licra, Alain Jakubowicz, qui en appelle désormais à « une levée de l’anonymat sur les réseaux sociaux ».

Cette demande n’est pas nouvelle. Déjà, en 2010, le sénateur Jean-Louis Masson voulait contraindre les blogueurs à écrire sous leur véritable identité. En 2016, c’est Éric Ciotti, député des Alpes-Maritimes, qui souhaitait l’enregistrement d’une pièce d’identité avant toute création d’un compte.

Cet été, Jean Castex a lui aussi tancé les réseaux sociaux, les comparant au« régime de Vichy ». « Ce qui est arrivé à cette jeune femme arrive tous les jours à des personnes moins connues, continue le président de la Licra, qui souhaite désormais une identification préalable à toute création d’un compte, ainsi que la gestion de ces données confidentielles par une autorité indépendante. Ces professionnels de la haine, qui se pensent tout permis sous le couvert de l’anonymat, devraient être jugés immédiatement. »

« L’anonymat sur les réseaux n’existe pas »

Interdire l’anonymat. Serait-elle finalement là, la solution à tous les maux de nos réseaux sociaux ? Pour le spécialiste des usages de communication politique sur le Web Romain Pigenel, enseignant à Sciences-Po,« le débat n’est pas là, car l’anonymat sur les réseaux n’existe pas ». Depuis 2004 et la loi pour la confiance dans l’économie numérique, les plateformes et les fournisseurs d’accès ont l’obligation de collecter les coordonnées de leurs utilisateurs afin de permettre une identification en cas de poursuite.

« Avec cette loi, il est possible de retrouver l’adresse IP d’une personne et de remonter jusqu’à son identité. Cela prend du temps, ce n’est pas toujours facile, mais c’est possible », dit Romain Pigenel. Toute publication signalée pour des propos illégaux doit ainsi être supprimée, et son auteur, condamné.« Ce dont parlent les responsables politiques, c’est du pseudonymat. Il a toujours existé, et ce n’est pas souhaitable qu’il soit supprimé », poursuit le spécialiste.

L’utilisation d’un alias pour cacher son identité ne date pas d’hier. Déjà, au XVIIe siècle, des auteurs se travestissaient sous un autre nom pour se cacher de leurs mœurs libertines, de leur basse naissance, ou de textes politiquement suspects.

La suppression des pseudos réduirait-elle la harcèlement en ligne ?

« Le pseudonymat permet aussi une protection et une liberté d’expression », résume finalement Romain Pigenel, qui assimile son usage à trois raisons : une coutume sur les réseaux sociaux, un désir de diffuser des messages difficiles à assumer, et une volonté de partager des publications illégales. « Sur ce dernier point, rien ne sert d’interdire le pseudonymat. Car si l’on souhaite vraiment se cacher pour publier des contenus illicites, on peut y arriver par d’autres moyens », conclut-il.

Pour les opposants au pseudonymat, le nombre de commentaires relevant du harcèlement dans l’affaire de la Ligue du LOL (groupe Facebook regroupant des communicants et journalistes accusés de harcèlement), par exemple, aurait pu être limité si les vrais noms des responsables avaient été affichés. À l’inverse, une étude de l’université de Zurich datant de 2016 remettait en doute le lien entre anonymat et agressivité en ligne. Sur plus de 500 000 commentaires étudiés, moins d’un tiers des messages les plus durs lors d’attaques publiques de masse venait d’utilisateurs anonymes.

La loi pas si simple à faire appliquer

Malgré cela, de nombreux internautes continuent de souffrir et finissent par désactiver leur compte à cause d’attaques virtuelles et violentes. Pour Alain Jakubowicz, une identification directe de la personne se trouvant derrière un compte permettrait de décourager « ceux qui sont agressifs et offensants pour s’amuser ». Car si la loi permet aujourd’hui de remonter jusqu’à l’identité d’une personne diffusant des contenus illégaux, « son application pose problème », relève l’avocat Olivier Iteanu, auteur de Quand le digital défie l’État de droit (Eyrolles, 2016). « Il y a un défaut dans le retrait des contenus lorsque c’est demandé, et trop peu de condamnations », note-t-il, avant d’évoquer l’affaire marquante du hashtag #unbonjuif.

Hissé à la tête des « tendances » Twitter en 2012, il avait été massivement partagé aux côtés de commentaires antisémites. À l’époque, le réseau social avait été assigné en référé par plusieurs associations et s’était vu obligé de retirer les tweets incriminés. « Mais personne n’a vraiment été condamné dans cette histoire. La faute au manque de moyens alloués par les plateformes. » Pour Olivier Iteanu, « avant de penser à interdire l’anonymat, il faudrait déjà penser à contraindre les plateformes pour qu’elles appliquent la loi, et ainsi empêcher cette insupportable propagation de haine ».

Le Mur

Aucun commentaire
Tu dois te connecter pour commenter

African FM

RFI Afrique

Radio Okapi